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LE CRI DE PORT-AU-PRINCE

Une capitale qui a porté le pays demande aujourd’hui qu’on se souvienne d’elle

Port-au-Prince ne demande pas la pitié.
Elle demande la reconnaissance.

Pendant des décennies, quand Haïti cherchait des réponses, c’est vers Port-au-Prince que les regards se tournaient. Quand un jeune de province voulait poursuivre des études supérieures, il venait à Port-au-Prince. Quand une famille cherchait un spécialiste médical, une administration, une université, une grande entreprise, une institution financière, un emploi ou une opportunité, la capitale devenait souvent l’ultime destination.

Port-au-Prince n’a pas seulement été la capitale administrative d’Haïti. Elle a été, pendant longtemps, le cœur économique, universitaire, commercial, médical et institutionnel du pays.

Et lorsque les difficultés frappaient les villes de province, beaucoup de leurs habitants prenaient la route de la capitale avec l’espoir d’y trouver une solution.

C’est là toute la contradiction haïtienne.

Nous avons construit un pays tellement centralisé que nous avons obligé une seule ville à porter une charge qui aurait dû être partagée par plusieurs grandes villes.

Les données sur l’urbanisation illustrent cette réalité : Haïti s’est fortement urbanisée au cours des dernières décennies, tandis que Port-au-Prince et son aire métropolitaine ont concentré une part considérable des activités économiques, des services et des infrastructures.

Mais aujourd’hui, Port-au-Prince est à bout de souffle.

La capitale qui accueillait les autres doit maintenant elle-même être secourue.

La ville qui recevait ceux qui fuyaient les difficultés de leur région est devenue l’une des principales victimes de la crise nationale. La violence, les déplacements forcés, la destruction des activités économiques et l’effondrement des services ont profondément bouleversé sa fonction historique. En 2026, environ 1,47 million d’Haïtiens sont déplacés à l’intérieur du pays, signe de l’ampleur exceptionnelle de la crise.

Alors posons une question que nous avons trop longtemps évitée :

Qui prend soin de Port-au-Prince lorsqu’elle tombe ?

Pendant des années, nous avons demandé à Port-au-Prince de recevoir, de produire, d’administrer, d’éduquer, de soigner, de commercer et de connecter le pays.

Mais avons-nous suffisamment investi dans sa sécurité, ses routes, ses hôpitaux, ses universités, son système de transport, son urbanisme, son environnement et ses infrastructures ?

Avons-nous préparé la capitale à absorber autant de responsabilités ?

La réponse est douloureuse.

Nous avons demandé énormément à Port-au-Prince, mais nous lui avons trop rarement donné les moyens de jouer son rôle.

Et aujourd’hui, lorsqu’elle souffre, c’est toute la République qui souffre.

Le problème n’est donc pas de choisir entre Port-au-Prince et les villes de province.

Le véritable problème est d’avoir opposé la capitale aux provinces au lieu de construire un pays où les deux se renforcent mutuellement.

Cap-Haïtien doit pouvoir être un grand pôle économique et universitaire.
Les Cayes doivent pouvoir devenir un moteur du Sud.
Gonaïves doit pouvoir jouer pleinement son rôle dans l’Artibonite.
Jacmel doit pouvoir valoriser son potentiel culturel et touristique.
Jérémie doit pouvoir développer son économie locale.
Ouanaminthe doit pouvoir tirer davantage profit de sa position stratégique.

Haïti ne doit plus être un pays où il faut aller à Port-au-Prince pour presque tout.

Mais cette décentralisation ne doit surtout pas devenir un prétexte pour abandonner la capitale.

Décentraliser ne signifie pas affaiblir Port-au-Prince.

Cela signifie libérer Port-au-Prince d’une charge nationale devenue trop lourde et permettre aux autres villes de prendre leur juste place dans la construction du pays.

Car Port-au-Prince mérite quelque chose que nous lui avons trop rarement accordé :

la reconnaissance.

Reconnaissance pour avoir été pendant si longtemps le point de convergence des ambitions haïtiennes.

Reconnaissance pour avoir accueilli des générations venues de toutes les régions.

Reconnaissance pour avoir concentré une grande partie de nos institutions, de nos commerces, de nos écoles et de nos activités économiques.

Mais surtout, reconnaissance pour avoir porté une partie disproportionnée du poids d’un État qui aurait dû être mieux organisé.

Aujourd’hui, le cri de Port-au-Prince est simple :

« Je vous ai accueillis. Maintenant, prenez soin de moi. »

Il ne s’agit pas de glorifier la capitale au détriment des provinces.

Il s’agit de comprendre une vérité fondamentale : une capitale qui s’effondre fragilise toute la nation, mais une capitale qui se relève peut devenir le moteur d’une renaissance nationale.

Port-au-Prince ne demande pas des privilèges.

Elle demande qu’on reconnaisse son sacrifice.

Elle demande la sécurité.
Elle demande des infrastructures.
Elle demande un urbanisme intelligent.
Elle demande des services publics dignes.
Elle demande la restauration de son économie.
Elle demande surtout que l’État cesse de la traiter comme une ville que l’on exploite lorsqu’on en a besoin et que l’on abandonne lorsqu’elle souffre.

Le moment est venu de penser Haïti autrement.

Une Haïti où Port-au-Prince n’est plus obligée de tout porter.

Une Haïti où les provinces ne sont plus obligées de tout abandonner pour chercher leur avenir dans la capitale.

Une Haïti où chaque grande ville devient un centre de savoir, de production, de santé, de culture et d’opportunités.

Car le véritable développement ne consiste pas à faire grandir une seule ville.

Il consiste à faire grandir tout un pays.

Et avant de demander à Port-au-Prince de continuer à porter Haïti, peut-être devons-nous enfin lui dire :

Merci.

Port-au-Prince, tu as beaucoup donné à la République. Aujourd’hui, la République doit prendre soin de toi.

Institut Dessalinien
6 septembre 2026

Théodule Paul
Président

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